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Ce qui s’est passé

“España siempre ha sido y será
eterno paraíso sin igual.”

Paroles de la chanson Y Viva España – Manolo Escobar – 1973

Je sais peu de choses sur l’histoire de mes grands-parents.

Mon grand-père venait du pays-basque et a fui l’Espagne par deux fois. La première pendant la guerre civile. Mais on l’obligeait à y retourner quand la seconde guerre mondiale commença. Il revient ensuite en France. Je sais qu’il franchit une fois la frontière à pied, en traversant les Pyrénées. Et qu’une autre fois il monta dans un bateau. Mais dans quel ordre ? Ça, je n’en sais rien. Il connut également les camps de concentration du sud de la France où on enfermait les espagnols qui fuyaient le franquisme. La nourriture manquait et il devait la cacher pour ne pas se la faire voler. « C’était dur ». Il s’installa plus tard en région parisienne, dans la ville de Poissy. 

C’est là qu’il connut ma grand-mère. Elle aussi avait fui l’Espagne de Franco. Quand, comment et pourquoi ? Elle ne me l’a jamais dit. L’année dernière, le corps de son père a été identifié dans une fosse commune. Mais ma grand-mère ne l’aura jamais su.

Bien que ces informations sur leur passé soient peu nombreuses, je me souviens cependant très bien du moment où ils ont parlé. Pour le récit des deux traversées de frontières de mon grand-père, nous étions assis dans la cuisine de leur ancien appartement, autour de la table ronde en Formica qui se repliait en demi-cercle. Et la seule fois où il nous a parlé des camps ? Mes cousins et moi revenions d’une randonnée avec lui. Chacun arborant fièrement le bâton de marche qu’il nous avait coupé dans du bambou. Il y avait aussi parfois des petites anecdotes, de rapides histoires, sur leur famille ou leur enfance qui nous laissait entrapercevoir, le temps d’une minute ou deux, leur passé. Lorsque ces rares instants se produisaient, nous nous taisions tous. Nous savions que le moment était important. Que pendant un court laps de temps s’ouvrait la boîte de souvenirs et qu’elle serait vite refermée à double tour; ne nous laissant même pas l’occasion de poser des questions.

Après avoir vécu 5 ans à Barcelone, mon compagnon et moi-même sommes partis en voyage à travers une partie de l’Espagne au printemps 2021. Alors que je pensais photographier le pays un peu comme Robert Frank avait pu le faire de l’Amérique; la figure de mes grands-parents avec son cortège de questions sans réponse s’est imposée. Avaient-ils vu les villes ou les paysages que j’avais devant les yeux ? Étaient-ils venus dans ces lieux ? A quoi ressemblait l’Espagne de leur enfance ? Qui avaient-ils laissé derrière eux en partant ? Leur restait-il quelqu’un à laisser ? En observant de loin leur pays changer, qu’en avaient-ils pensé ?

Ne pouvant plus obtenir de réponses de leur part, j’en ai cherché ailleurs. J’ai lu des articles et écouté des interviews d’experts sur le franquisme et la transition. Et j’ai découvert le nom de la condition à laquelle l’Espagne avait dû se soumettre pour devenir une démocratie : le pacte de l’oubli. La promesse faite par tout un pays et ses habitants de ne jamais vraiment parler de ce qui c’était passé. Un engagement que mes grands-parents auront respecté. 

Repères historiques

18 juillet 1936 : coup d’Etat contre la Seconde République, avec le soutien de grandes fortunes et des groupes d’intérêts de propriétaires fonciers et industriels
Début de la guerre civile

1er avril 1939 : victoire du camp de Franco, mise en place de la dictature
Retirada avec plus de 470 000 espagnols franchissant la frontière française

20 novembre 1975 : Franco meurt de vieillesse

29 décembre 1978 : nouvelle Constitution, transition démocratique et adoption de la loi d’amnistie souvent renommée pacte de l’oubli

La loi d’amnistie votée en 1978 est aujourd’hui toujours en vigueur.
Aucun dirigeant franquiste n’a fait l’objet de la moindre poursuite en Espagne. Beaucoup ont continué à exercer de hautes fonctions après la fin de la dictature.
On estime à 100 000 le nombre de morts encore ensevelis dans les fausses communes. Et à 300 000 le nombre de bébés volés avec l’aide de l’Eglise.
Les livres des programmes scolaires parlent toujours très peu de la dictature. Sur la question de la guerre civile, la responsabilité du conflit est présentée comme étant partagée de manière égale par les républicains et les franquistes.
Ne pouvant poursuivre les responsables en Espagne, des victimes se sont tournées vers l’Argentine pour initier une procédure judiciaire de crime contre l’Humanité. Cette procédure est toujours en cours.